Étape 02 / 06
Corriger vos chiffres avant de décider
Personne ne ment sciemment sur le temps que prend une tâche. Mais le temps ressenti et le temps compté sont deux nombres différents, et décider sur le premier revient à décider sur du vent.
Le facteur 2 à 5
Les dirigeants et responsables citent régulièrement cinq heures pour une tâche qui, une fois chronométrée, en prend une. Ce n’est pas de la mauvaise foi : une tâche irritante occupe plus de place dans la mémoire qu’une tâche neutre, et « à chaque fois » se transforme facilement en « tout le temps ». Le résultat est le même : le premier chiffre est gonflé d’un facteur 2 à 5 par rapport à la réalité, dans un sens comme dans l’autre. Certaines tâches sont aussi sous-estimées parce qu’elles paraissent anodines une par une.
La règle qui en découle est simple : aucun chiffre ressenti ne rentre dans un classement tel quel. On le recompte avant, pas après.
Comment recompter
La méthode ne demande pas une estimation plus fine. Elle demande un comptage. « Sur une semaine normale, combien de fois exactement ? » Multipliez ce nombre d’occurrences par la durée réelle d’une seule occurrence, chronométrée une fois si besoin, pas devinée. Le résultat de ce calcul remplace le chiffre ressenti : c’est lui, et lui seul, qui entre dans le classement de l’étape 6.
Un calcul, pas une impression
Un exemple purement arithmétique, sans lien avec une entreprise en particulier, pour fixer la méthode : une tâche revient 12 fois par semaine et dure réellement 4 minutes chaque fois, chronométrées. Le total est 48 minutes par semaine, loin des « plusieurs heures » qu’on aurait avancées à l’oral. À l’inverse, une tâche qu’on décrit comme « rapide, deux minutes » mais qui revient 40 fois par semaine pèse en réalité plus d’une heure, et mérite d’être regardée de plus près. Dans les deux sens, seul le produit occurrences × durée réelle compte, jamais l’impression laissée par la tâche.
Ce recomptage change souvent le classement. Une tâche qui semblait prioritaire parce qu’elle irrite tombe en dessous d’une autre, plus discrète, mais réellement plus coûteuse en heures.
Demander à la bonne personne
Le recomptage ne fonctionne que si on interroge la personne qui fait réellement la tâche, pas seulement celle qui en a hérité l’idée. Un responsable qui estime le temps passé par quelqu’un d’autre se trompe rarement dans le même sens qu’un salarié qui estime son propre temps : l’un sous-estime les interruptions et le changement de contexte qu’il ne voit pas, l’autre gonfle le ressenti d’une tâche répétitive. Les deux biais se corrigent de la même façon : en comptant, pas en demandant une impression à qui que ce soit.
Compter sur la bonne période
Le plancher qui vient à l’étape suivante se lit par semaine : pour comparer une tâche quotidienne, une tâche mensuelle et une tâche annuelle sur la même base, ramenez chacune à une moyenne hebdomadaire avant de la noter : une clôture mensuelle de trois heures compte environ 45 minutes par semaine, pas trois heures. Sans cette conversion, les tâches les plus visibles (quotidiennes) écrasent systématiquement les tâches plus rares mais réellement plus lourdes une fois ramenées à la même échelle.
Le cas des zéro heures
Une tâche que personne ne fait aujourd’hui compte zéro heure. Ce zéro est un artefact du calcul, pas un verdict. Des factures jamais relancées coûtent de l’argent précisément parce que personne ne s’en occupe : le temps passé est nul, la perte ne l’est pas.
Quand un candidat affiche zéro heure parce qu’il n’est simplement pas traité, notez-le sur l’argent ou le risque qu’il fait perdre, pas sur le temps. Et dites-le clairement : vous sortez de la formule habituelle, et voici pourquoi. Un chiffre qui contredit votre propre conclusion sans explication ne convainc personne. Un écart assumé et justifié, lui, convainc.
Le multiplicateur : dirigeant contre employé
Une fois les heures corrigées, une heure de temps de dirigeant ou d’expert compte double dans le classement. La raison n’est pas un jugement sur la valeur des personnes : le coût d’opportunité d’une heure de dirigeant diffère de celui d’une heure d’exécution, et le classement doit le refléter.
Ce multiplicateur ne sert qu’à départager des candidats entre eux. Il ne fait jamais remonter un candidat sous la barre au-dessus d’elle. Cette barre, le plancher des deux heures, s’applique aux heures brutes, avant tout multiplicateur. Et quand le dirigeant est seul dans l’entreprise, tout est du temps de dirigeant : le multiplicateur ne change alors aucun classement, il ne doit fabriquer aucun faux positif.
Le chiffre qui sort de cette étape
À la fin de cette étape, chaque tâche a un nombre d’heures corrigé, avant multiplicateur. C’est ce nombre, et lui seul, qui sera comparé au plancher des deux heures à l’étape suivante, puis pondéré par le multiplicateur pour départager les candidats qui l’ont franchi. Le confondre avec le chiffre ressenti du départ fait retomber l’étape suivante sur un chiffre qui n’a jamais été vérifié, et tout le classement avec lui.